L´Humanité, France, 13.08.2003

Françoise Escarpit

Chiapas. Reportage en territoire zapatiste

L’espoir a un visage


Le sous-commandant insurgé Marcos annonce la séparation des pouvoirs militaire et politique dans la rébellion zapatiste. Aux communautés, l’autogestion et le développement. À l’armée, la protection du territoire.

Oventik, envoyée spéciale.

" Je ne serai pas le porte-parole des "conseils de bon gouvernement" des municipalités autonomes zapatistes (MARZ). C’était un grand honneur. Qu’ils ne m’en veuillent pas. Ils doivent aujourd’hui démontrer que le chemin de l’autonomie est le bon. L’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) ne peut plus être la voix de communautés. Nous les défendrons, gardiens et cour du peuple. C’est pour cela que nous sommes nés, que nous vivons et que nous sommes disposés à mourir. Mais ce n’est plus son rôle d’assumer des pouvoirs de police et de justice. "

C’est, en substance, le message que le sous-commandant insurgé Marcos - excusé " pour cause de mal au ventre ", selon le commandant Tacho - a fait parvenir aux milliers de personnes réunies à Oventik, dans les Hauts de Chiapas, pour célébrer la création de ces nouveaux conseils qui auront autorité sur tout le territoire zapatiste. Une séparation du politique et du militaire qui redistribue les tâches et structure le mouvement dans une perspective nouvelle de gouvernement et de développement.

Au sommet, les conseils de bon gouvernement, cinq en tout, dont dépendent trente municipalités dirigées par un conseil autonome. " Nous sommes quatorze délégués, explique l’un des responsables, qui sommes l’autorité suprême. Tous ceux qui participent à ce conseil de bon gouvernement seront ici en permanence, le jour et la nuit, à l’heure que les gens veuillent venir nous parler. " Garants, avant tout, de ce " qu’ici, le peuple décide et le gouvernement obéit ".

Ici Radio Insurgente, voix de l’EZLN

" Nous n’exclurons personne et respecterons ceux qui ne sont pas zapatistes. Comme membres de la communauté, ils auront droit à la même attention et au même respect. Mais nous demandons qu’ils nous respectent aussi. Nous ne resterons pas les bras croisés en cas d’agressions contre les nôtres ", a, à son tour, déclaré le commandant David qui veut que " l’escargot " (nom donné par les zapatistes aux cinq centres) d’Oventik devienne " le lieu de rencontre de tous les mondes et où ceux qui rêvent d’un monde plus juste se sentent chez eux ".

On les attendait depuis 10 heures du matin, de pied ferme, sous le soleil et dans l’enthousiasme. Village au milieu des montagnes et de la forêt. Campement solidaire et rebelle. Samedi, 17 heures étaient passées lorsque les autorités traditionnelles sont arrivées sur l’immense estrade. Ils ont été suivis des nouveaux représentants des trente MARZ et par le Comité clandestin révolutionnaire indigène (CCRI-EZLN) avec Rosalinda, Esther, Fidelia, David, Tacho, Moises, Omar, Zebedeo et d’autres encore.

Pour les attendre, la première émission de Radio Insurgentes-Voix de l’EZLN a tenté ses premiers pas avec un Marcos en animateur débutant, présentant un pot-pourri de musique mexicaine, espagnole et étasunienne. Il n’a pas fait un tabac. Certains l’ont même trouvé démodé et un peu fleur bleue dans ses considérations sur l’amour. Mais, le fait est que les zapatistes ont désormais leur radio et une fréquence, et entendent en faire un nouvel instrument de lutte.

Respecter la femme

On raconte, dans la forêt, qu’un gradé de l’Armée zapatiste de libération nationale embrassait une fille du village dans un coin d’ombre. Survint sa femme, également membre de l’EZLN. Elle lui flanqua une claque. Il la lui rendit. Le gouvernement autonome le condamna à dix jours d’arrêt chez lui. Elle, a été dégradée.

Une petite histoire qui fait dire à Carlota Botey, spécialiste des questions agraires et proche des zapatistes, " alors que, dans de nombreux domaines, les choses ont avancé très vite, il semble que la question des relations homme-femme et la place de la femme dans la communauté indienne restent des problèmes qui coincent ". À la Garrucha, village rebelle de la première heure, elle a constaté que la culture du café organique s’est considérablement développée : " Ils ont même ouvert un café sur l’avenue Insurgentes, dans la capitale. Ils ont une clinique classique et une autre traditionnelle. Les femmes sont suivies médicalement. Les enfants vont à l’école primaire et la "télé secondaire" se met en place. Mais... "

L’EZLN a reconnu aux femmes un rôle essentiel dans le mouvement. Elles se sont organisées. Elles ont proclamé un manifeste des femmes zapatistes. Elles ont contesté " la tradition " car s’il y en a de bonnes, " il y en a aussi de mauvaises ". Elles ont obtenu l’interdiction de l’alcool dans les communautés - ce qui n’empêchent pas certains hommes d’aller se saouler ailleurs. Elles se regroupent en coopératives d’artisanes ou de commercialisation d’aliments. Mais le mépris, les humiliations, les mauvais traitements existent toujours et la commandante Fidelia a averti : " Il faut que cela change vraiment. Et ce n’est pas une faveur que nous demandons aux hommes. Nous n’allons pas leur demander la permission de nous faire respecter. C’est une obligation. C’est tout, et il va falloir qu’ils le comprennent. "

Le " mauvais gouvernement "

" Nous avons, a affirmé la commandante Esther, le droit d’être mexicain sans renoncer à être indien, sans changer notre langue ou nos vêtements. Les partis politiques nous ont trahis et nous ont traités comme des enfants en voulant nous faire taire. Alors, nous décidons, tous seuls ", a-t-elle conclu, appelant à créer des municipalités autonomes partout " sans demander la permission ! "

Le gouvernement mexicain est plutôt gêné aux entournures. Il a d’abord déclaré que le gouvernement du Chiapas devrait résoudre ce problème " local ". Puis le ministre de l’Intérieur, Santiago Creel, s’est montré plus nuancé et a affirmé qu’il n’était pas impossible que les MARZ soient constitutionnels et trouvent leur place dans la nation. De toutes manières, le gouvernement de Vicente Fox et les partis politiques devront reconnaître que leur catastrophique gestion de la question zapatiste en refusant de voter la loi issue des accords négociés de San Andrés en 1996.

Mais, à Oventik, on n’a pas seulement évoqué les problèmes de l’intérieur, " l’escargot " a déroulé ses antennes vers le monde et, plus précisément, vers Cancun qui, dans moins d’un mois, en sera le centre. Les zapatistes appellent toutes les résistances à s’unir. Des réunions, des contacts. Le mouvement social mexicain s’apprête " à prendre les rues et les plages ", bien décidé à ne pas laisser se tenir le sommet interministériel de Cancun.

Une volonté qui répond à la désespérance, palpable à Mexico, face à un gouvernement statique, incapable de décision, et à une gauche en difficulté avec la récente démission de Rosario Robles, présidente d’un PRD en errance, refusant d’être l’otage des jeux de pouvoir et de l’électoralisme. À Oventik, en revanche, à Morelia, à la Realidad, à Roberto Barrios, à la Garrucha, dans les cinq " escargots " zapatistes, l’espoir à un visage : celui de la construction d’une démocratie plus participative, avec des valeurs tournant le dos avec la marchandisation, et qui voudrait dépasser le cadre d’une communauté indienne des Altos du Chiapas.